Camera en quête

par auddie et bissecta (brieuc le meur & carine bacharan)

  1. bissecta dit :

    Ma référence est CWT40, une des plus robustes sous marques du royaume des robots où je suis née. L’utérus artificiel irrigué d’huile, sous la respiration des manomètres, aux veines gonflées de kilowatt, m’a laissée glisser sur le tapis de l’usine exotique. Ici le métal était tendre comme de la chair. Ici, tout était impitoyable, prévu, fatal. Même les contrôleurs humains refusaient de se fier à leur propre jugement et je dus passer sous la jauge de la répliqueuse qui mesura le travail au millième de millimètre près. De toute façon, des fraiseuses étaient capables de dessiner les profils les plus tourmentés. Ensuite, il y eut ce dernier tour qui attaqua mon boitier et après 5 mille contrôles successifs, je fus remise entre des mains ataviques ou traditionnelles pour l’assemblage. Et c’est pour la première fois, en laboratoire, sous un aspirateur, que je devais tourner. Mais l’ultime épreuve et gage de ma conception fut l’heure H au sein d’un studio où je perdis ma virginité en filmant un tableau froid, sévère, implacable témoin de mes débuts après l’union laborieuse des 1000 pièces qui me constituent.

  2. auddie dit :

    Dès lors, je devins mémoire. Sur l’établi du département des tests, on laissa mon micro tourner et on m’oublia, tel quel et sans ménagement; pour moi commençait ce qui deviendrait l’inestimable sensation de mon propre poids et du temps, du temps qui passe: l’immobilité, l’attente.
    C’était la pause déjeuner. J’entendais les ouvriers de la province se rendre bruyamment à la cantine de l’usine; dehors ça battait de la gamelle et du portillon. La clope faisait plus de fumée que toutes les cheminées du site. Mon micro tournait; la cassette pilote qui servait de maître étalon caressait ma tête de lecture magnétique. J’effaçais du blanc, j’imprimais du blanc. Les sons, myriades hystériques, indiquaient ce qui allait m’éloigner de la matrice des ateliers et de son désert organique. L’air gonflait mes poumons électrons, chaque partie de mon corps ultra léger, mes osselets de précision, se mettaient en branle et je vivais, je vivais de force, corrigeant sans cesse le point et indiquant fièrement la date et toutes les secondes. Soudain on me débrancha et on me rangea dans une boîte. J’étais comme mes consoeurs, destinée à partager le destin des hommes. Destination: un supermarché japonais, rayon hi-fi et video, du quartier de Shin Junku.

  3. auddie dit :

    Là-dedans c’est tout qui s’accelère. Mon poul, la lumière, le temps, ce temps qu’on m’a donné à compter, et je comprends pourquoi, salauds d´hommes, hyènes de la pensée : je suis chargée de collecter leurs deux mondes, celui de leurs angoisses, et celui de leurs mensonges. O beauté illusoire, projections d’innombrables regards d’enfants.
    Je suis medium mécanique, faite de matière ancestrale. Mon corps date de la nuit des temps. Mes frères et mes soeurs de pierre, de metal, de gaz et de saturne, levent le pouce, ironiques, en me voyant, et je parle aux choses et nous existons en silence, reliés par l’intimité du secret de nos vies étales dont l’infinie étendue est silencieuse. Ils m’ont fait, mais qu’ont-ils fait?

    Autour de moi dans la chaleur sèche du supermarché, je vibrionne encore de la tranquilité du juste, sans aucune poussière, sans humidité, sans vie organique autre que ces foules dentelées de microbes que m’envoie Victor, le très malade, le très esclave collègue au dessus de moi qui me fixe et me drague sans discontinuer, ventilateur pourvoyeur d’air conditionné qui me lorgne et m’appelle “sa douce”, “son exotique” entre deux toussotements et crachotements de bile sanitaire, complot de la nature qui s’ínvite meme dans les rouages du grand ensemble de tuyaux et de bouches qui le constituent.

    La nuit, les objets se fachent. Un appareil photo devant moi, fabriqué en Chine, sent mourir déjà ses cristaux liquides. “J’ai les organes disjoints” qu’il me dit, et Egglantine, une consoeur plus petite que moi, lui chante de se calmer, accompagnée par une armée d’écrans et de chaines hi-fi qui, las d’etre en veille, se disent le rayonnement radio-actif de leurs métaux et alliages, jurant chacun qu’ils viennent d’ailleurs -d’autres mondes, d’autres planètes, d’autres asteroides-, arguant que là-bas au moins tout était silence et nuit ordonnée, et qu’à moins 450 degrés celsius, la vie est plus douce, hein Victor?

    Je suis restée comme ca quelques jours à me faire tripoter, à zoomer sur les caisses ou les structures du plafond, puis un beau matin, sans menagement, on m’a encore enlevé de ma cage dorée.
    Au revoir néons, amis, Egglantine, Victor – qui pleurait de la bile et de la salmonelose plus que de coutume, vengeur-, et les robots mixeurs, les radio réveils, les télés dernier cri, cousines aux ordres, tous me saluèrent dans un ronronnement sub-infra-quelque-chose, ce quelque-chose sans nom qui faisait de nous les traitres du grand tout, les vendus aux hommes, des dentelles cosmiques, des osselets ciselés et manufacturés.

  4. bissecta dit :

    Maintenant le carton s’illumine, s’opacifie, tremble, m’élève pour franchir une distance que je ne peux estimer, le carton est une caisse de résonnance, déclarant, expliquant, riant et remerciant tout un monde que je n’enregistre pas, ne vois pas, sans jamais cesser de me mouvoir, comme autant de signaux de faintaisie aux quatre angles de cette boîte: mon cercueil, mon cocon ?
    Les pans de la corolle cartonnée éclosent sur une pièce minuscule sans aucun raport avec l’incommensurable royaume des robots. Des mains palpent mes diverses fonctions. Je zoome sur un mur trop poudré par l’usage d’un air furtif. Ma lentille se dilate face aux nuages poursuivis par le vent.
    Et… Noir… Encore.
    C’est de la lumière, sa percution, son reflet, sa teneur, son intensité ou pas que nous apparait trop souvent la sensation d’espace.
    En cette soirée, ainsi nommée par les clients de chair et de sang, où les étoilent baisent le bitume, le ciment avec des constellations de néons, de flashs magnétiques, attisant la cible, l’objet, le dard lumineux pour le centre optique devenu tout aussi lumineux, au regard, à l’oeil qui désire et se répercute sa propre lumière dans cette chaleur ci, urbaine et moite à souhait.
    Celui qui me porte n’a pourtant pas oublié de couper mon alimentation. Une porte est franchie. Quelques vocalises féminines. Une musique stratosphérique. Il me dépose puis me déplace, élargit la fente de son sac: son corps à présent allongé, dénudé, se fait masser par tois jeunes femmes qui entrelacent leurs gestes; leurs doigts laqués glissent, remodèlent cette peau nubile. Une quatrième hôtesse arrive alors afin d’exclusivement masser ses oreilles, leurs lobes, leur intimité à la façon d’une chatte léchant longuement sa fraîche portée. Il a demandé de les prendre par mon intermédiaire. Sur la table de massage, la quatre demoiselles s’installent, posent, pouffent et miment de multiples câlins en maillot de bains.
    Noir.
    La ruelle orangé et cet homme qui urine contre une affiche puis un autre lui tirant la veste dans une cacophonie de rires et de bousculades. Pas de porte, carrelage, tatami, des soupirs, une exclamation autoritaire. S’amorcent des échanges verbaux protocolaires suivis d’une discution d’où émanent vaguement entre les nausées de chacun des notions artistiques.
    – Alors t’es un artiste! C’est cool! Tu veux voir mes tatouages ?
    – Volontiers.
    Il me saisit vivement et me réhausse afin que je filme sous un lustre globulaire, un homme d’âge incertain, aux cheveux gominés et portant des lunettes de soleil type mouche bien bronzée. Le bridé braillard enlève sa chemise opale manche longue, son pantalon patte d’éléphant, garde seulement un large slip blanc. Son épiderme est le témoin d’une oeuvre picturale râlant quatre couleurs bigarrant, zébrant, englobant des fleurs et des dragons et des…
    Une détonation!
    Mon porteur frémissant a baissé mon objectif, rebonjour le sol.
    Quelque chose vibre. Des meubles sont renversés. Le vacarme approche finalement accueillit par des rigolades viriles.
    – Qu’est-ce qu’il fout là, lui ?
    – C’est un jeune artiste.
    – Faux, il est avec ma soeur à Todai où ils ont baisés à tour de rôle le même prof!
    Un frolement métallique, je tremble et suis laissée tomber à terre tout comme mon porteur exhibant sa gorge tranchée en cascade sanguine.
    Noir.

  5. auddie dit :

    J’ai vu, déjà, de quoi ils sont capables. J’enregistre sans emotion. Je capture sans hate, sans frenesie; je fixe sans lassitude, sans ivresse. Sans ivresse aussi je ne juge pas. Tout est vain et écarlatte. Rumeurs incensées du parcours de mes créateurs, je vis mecanique sans n’etre jamais, et pourtant déjà, des coups, des bousculades, et mon socle de plastique noir se gave de sang. Le liquide tutoie les petits écrous cachés sous mon capot. Quelle fragile enveloppe il a mon createur. Quelle imprecise aura tu as, mon createur, mon dieu ingenieur, mon ange mortel qui m’a travesti en ensemble mecanique. Tu es étrange, et pourtant, j’aime enregistrer les bulles et le gargouillis de ta gorge qui fait taire ton agitation d’insecte. Tu es une pile qui perd ton jus : comme tu te vide.

    On me relève et déjà on m’ampute de mes enfants d’images, de mes frèles creations : la premiére cassette que j’ai defloré m’est arrachée sans condition et je comprend quelle sera ma destinée : mémoire, création, labeur, voyeurisme : homme fragile, tu m’arraches les ouvrages du sein, mais je me souviens de tout, je suis reliée à tout. Elle se tisse, la toile d’un réseau d’images; avec toi, univers, nous ne faisons qu’un. Avec toi, planète, nous redeviendrons poussière. Avec toi, Tokyo, nous libérons les scènes, les salons d’appartements, les crevasses dans le coeur – et les gorges- des hommes.

    On me transporte plus loin, en voiture, jusqu’au bord de mer, où l’on me fixe sur un pied au soleil, offerte à mon père qui me brule un instant la lentille, et le sable s’invite…

  6. bissecta dit :

    Le cadrage est ancré sur le grand regard de la mer. Des tourbillons de silice, jonglés par les vagues du vent, me font à peine détecter ces stridulations émanant du ciel ou de la plage. L’horizon me vise en plein centre optique. Des coquillages crépitent sous le salut de l’eau qui repart valser au fond du monde.
    Voici surgir du contre-champ, une fillette céleste. Elle est escortée d’une malice solaire. Quasi hystérique, elle galope vers les froufrous saphir pendant que ma focale la transmute en fée de l’écume. La mélopée maternelle entonne :
    – Chérie, viens mettre tes brassards, allez !.
    Électrisée et saline, l’aiguille enfantine trottine jusqu’à ce que Monsieur Papa l’intercepte muni d’une serviette rose bonbon, de pneumatiques fluorescents, d’une tube doré de crème, arsenal intransigeant bientôt complice de la mission zéro danger car tout possible. Du plastique froissé à proximité de mes capteurs s’accorde au rythme des rafales. Le cuivre du père, peu à peu, empli mon objectif qu’il ne tarde pas à manipuler d’un geste subreptice.
    Seul le photon sourit au temps. Le présent se perd dans sa propre prédation perpétuelle. Son existence s’atteste uniquement sur ma bande magnétique.
    Surfant sur le zéphyr, des silhouettes foncées zigzaguent au ciel. L’une d’elles, après un looping, me laisse enregistrer un « rrok-rrok » jusqu’alors masqué par la frénésie du vent. S’ensuivent des « kra » secs et rocailleux. Ce concert intrusif s’infiltre, se focalise au sein de la bulle tribale, familiale. Une aile noire en contre-plongée me révèle aussitôt repliée un corbeau géant ! Des légions de cantiques caverneux saturent le duo des vagues et du vent. L’enfançonne pénètre dans la scène, les couettes fières et crie en cœur avec les corvidés, entamant une chorégraphie taquine dont la vedette est son biscuit devenu acrobatique.
    La mère maugrée :
    – Tu avais dis qu’on devait rester juste deux heures, et là, c’est plus possible avec ces foutus volatiles.
    – Oui, je sais. Mais sois patiente un peu mon amour, je veux filmer le coucher du soleil. S’il-te-plaît…
    Ceci n’est qu’un morceau de la bande son que j’imprime sur la saga de la fillette aux sombres satellites emplumés.
    Ma transmission est le gage de la civilisation. L’enjeu de la parole humaine, sa ligne de fuite, ses promesses perdues, la trahison du don des mots sont les big bâtisseurs du chef-d’œuvre social, assurance immuable au siège des camps de civilisation. La faille verbale, créatrice universelle.
    Un hurlement hors live accompagne le rapt de la sucrerie glam. Le corbeau incriminé viens de fondre hors-champ. Son cortège de jais crypte le soleil. La nuée obscure se presse autour de la progéniture, soudain silencieuse. Papa et maman font irruption, véritables moulins à sang chassant la ronde ironique des oiseaux. Sur mon trépied, je me crois identique à la montagne, sauvée des ages, pertinence impassible, irrémédiablement immobile, inflexiblement passive.
    Tout est dans ma boîte.
    Quelques bruits maintenant résonnent de plus en plus fort à mon micro. Des tacs et des tocs, puis de grêles grincements…
    Je commence à balancer. Cela élargit ma vision des assauts aviaires.
    Brusquement, mon oscillation intempestive est recueillie par le sable que je laboure en un travelling de la mantille maritime à la broderie sidérale. Progressivement, mon décollage chaotique est garanti par l’air que brassent les volatiles en un fondu-enchaîné de la lanière brûlante des plages à la jarretière fraîche des forêts. Je suis finalement déposée dans un coin occulte. A mon micro, la mer murmure à peine. Un sample de criquets explose alors. J’enregistre l’ombre lunaire lorsque s’y ajoute une voix en contre bas.
    – Ah ! Ce que j’aime la vie !

  7. auddie dit :

    Le soir, à la nuit tombée, posée sur une table de billard, un triangle de boules pas encore éclaté en feu d’artifice des salons, claquement feutré que j’anticipe, je regarde avec appréhension la boule blanche à l’autre bout du tapis qui me nargue et m’ostraciste dans sa perfection circulaire, sans parole, lourde et brillante. Cette plante-objet émet un son strident par intermittence. Ce vulgaire ensemble fait de plâtre compressé et d’alliages plastiques n’a qu’une envie: se précipiter sur moi et briser mon objectif. On me déplace de quelques centimètres, sur le rebord, et, cadrant alors le triangle et cette petite peste en fond de champ, mon propriétaire terrien pose son verre, attrape la queue, vise et tire, et tout s’éparpille en vingt-cinq images seconde, dragon mathématique, collision des forces, puis il dit en regardant dehors: “ça va péter ce soir”, tandis que la petite esclave s’en va rouler directement dans un trou, étouffant son gémissement régulier que moi seul j’entends. Autour, la machine à café s’esclaffe d’ennui profond, la clim racle, les lumières couinent, la vieille radio, cadavre hirsute, gît là sur son socle, et moi seule, anthème moderne et témoin d’une technologie plus avancée, je vis et filme l’orage qui s’abat sur l’hôtel de Mishima et sa côte sauvage, sa mer noire sans bateau, et ses arbres en fournaise froide de pluie électrifiée. Tout s’invite en moi, mon dieu électrique, son acide clameur obstine, candide, humidité divine et clauses cachées en répétition, mon contrat sur la terre se consume un peu plus. Et des corps… enfin, nus et alcoolisés, en coït interminable, si bien que je fais buter la cassette jusqu’à sa finitude rotative. Klang je me pilote, me détend, relève ma tête, dicte ma loi aux artères du printemps de mes cervo-moteurs. Minuit trente-deux et quarante-sept secondes dans la chambre 19 je me met en veille comme assassinée: je suis assise dans mon corps immobile et j’attends, j’attends, comme un tétraplégique que l’on secouerai sans limite d’orgueil ni de persuasion, sans limite non plus d’immanente inutilité des images que je prend; c’est pour le geste sans doute, et pallier à l’ennui, qu’ils me font traverser ainsi leurs vies animales. Ô créateur, Ô sabots du cheval fougueux de nos galaxies originelles, je foule la tendre et presque anodine conscience du monde qu’ils ont fomentés, sans un bruit, sans un souffle, ou si peu. Ô ciel de faïence, si tu savais comme ils ont peur…

  8. bissecta dit :

    Je tremble.
    Je suis séisme kaléidoscopique.
    Je vois à présent ce que les humains pourraient croire, voire rêver.
    Je vois violemment les à-coups du contre-jour à ce ciel émietté durant les éclairs qui durement le malaxent aux premiers clin-d’œil de l’aube.
    Je vois leurs corps crier, draps rabattus, sexes relâchés, avec celle qui engrosse leurs ondes de glaires claires sur les cimes charnelles.
    Je vois cette mère hurlante coudre ses photons, inlassablement ancrée encore, braquée, au-dessus des apparences simplistes d’un plateau petit déjeuner que l’on vient de déposer où l’aiguille chromatique picore de petits ramequins ivoires et bordeaux contenant de petites quantités organiques de vertes à noires, fumantes, liquides ou crues et je vois en périphérie l’indicible mélancolie que soutiennent les vêtements échoués à présent.
    Je vois les nattes vibrer et l’ombre me fixer un instant après le nuage de rage d’un tablier et je me vois ainsi, moi, au cocon de l’Erèbe, magnétiser :  « Oui, j’ai peur ! Mon sang est une bande d’électrons mal disciplinés… ». L’on persiste à me déplacer. Puis, bien après un silence d’horloger détraqué, je vois le numéro 36 sur une porte.
    Dans l’éblouissement irisé azuré, le spectre féminin ferme prestement les rideaux. Des frôlements d’étoffes, des crépitements de pas perdus, des ongles cliquettent sur ma carcasse, me voilà donc tripotée, anarchiquement ; mes fonctions sont étirées jusqu’à la plus parfaite inutilité, mais enfin cette inspection chaotique aboutie sur la mise à fond de mon volume sonore. C’est alors qu’un soupir introduit cinq premiers intervalles vibrant dans l’air imprimé de vapeur, suivis de quatre autres successions de tons qui s’enregistrent au fur et à mesure sur ma piste : quelle bien évanescente émission mélodique au creux de ces ténèbres improvisées ! D’ailleurs, ces dernières cessent soudainement lorsque le claquement d’un interrupteur me révèle Kaito, l’étrange guitare à trois cordes. Sa musique me raconte : « Ma soie résonne avec la force du premier soleil, pour toi, amie artificielle » et moi de tenter de répondre : « Mes artifices ne sont que les vices confortables que hissent des abysses terrestres, les humains démiurges des polymères, caillot sanguinolent de notre mère ». Une chevelure de geais vient caresser une des cordes qui déclament encore : « Laisse donc saigner de moi cette mélodie du shamisen que je suis ». Des cliquetis sortis de ma cassette, je ne reçois que le mépris. La source sonore, interminablement, décide d’ordonner cette densité muette à la touffeur critique.
    Je ne suis que réception bondée.
    J’accuse ses notes.
    Je poursuis l’enregistrement minutieusement.
    C’est l’instrument qui émet, je suis l’instrument qui reçois ; de la même main, à une seule différence près, le temps. Les doigts m’ont manipulés il y a un instant, les doigts le pincent en ce moment. Kaito, le shamisen, trépide, vibre au souvenir de son passé à quatre pattes, lorsque sa première forme, une frimousse qui ronronnait sous des gestes langoureux, la moustache frémissante, la queue ondulante et ce jusqu’à ce qu’on l’étourdisse de quelques coups de bâton, laissant son corps en proie aux spasmes mortifères. Sa chanson se fait aussi l’écho mémoriel de ce son, de ce zip caractéristique du cuir arraché promptement de la viande, ce même bruit de pincement de corde cardiaque, le même maintenant capté par ma lentille. Peau de chat chapeautée d’une pétrochimie vampirique. En suspension au sein du vide temporel l’émetteur et le récepteur sur serment de fidélité à ce qui n’existe pas. De véritables autocrates de l’amour en guerre, Kaito et moi et les doigts… Les doigts sans visage, car mon cadrage ne le permet pas, les doigts sans masque. Pas de masque à choisir, de toute façon derrière la masque ne se trouve plus rien à la longue, juste la main qui le tient et ces doigts, cet index très long de la toute juste frustration, mascarade vitale, art final avec cette fleur sonore qui fane, tombe de colère. Le rideau est tiré, la lumière pénètre, les photons reprennent leur va et vient. Mon bouton d’alimentation est appuyé.
    Reprise est faite en face d’une vitre. Dans la vitre, le reflet de mon objectif et celui d’une tête, derrière le reflet, un paysage processionnaire. Bien vite, mon angle de vue balaye le compartiment d’un wagon garni d’une foule bien enfournée en chaque siège capitonné. Je filme, d’une gare à l’autre, les éclaboussements bipèdes jusqu’à ce que gicle la lune. Sur des banquettes, à côté, deux hommes inclinent la nuque sous une veilleuse blafarde afin de compter les yens, billet après billet, avec honneur et parcimonie. Derrière eux, un couple entre deux âges entame la dispute sur la lame nuitée de l’angoisse crépusculaire. Un bébé beugle et tout le monde fait semblant de l’ignorer. Ça commence toujours comme ça. Naître, mourir, c’est si rapide. Quelqu’un dans son camps. Concentration. Théorie du focus. L’image ferait bien le tour de la terre. Donnée. Reprise. Tout aussi bien prise dans le néant que dans l’existence. La lune est à l’affût, prête à dépecer ses collègues stellaires. Peux-t-on tuer virtuellement ? Une voix vient d’arrêter le train devant le panneau de Sapporo, Hokkaido.

  9. auddie dit :

    Il semblerait que suis là dans une autre civilisation.

    De ma courte vie j’ai vu l’usine où j’ai été assemblée, puis un supermarché, puis une scène de violence dans un appartement, puis une station balnéaire, une plage, un living room d’hotel, une chambre, un train… Mes maitres s’ennervent, se tancent, se montent dessus,se tuent ou s’isolent, s’ignorent pour se supporter, ou ne font rien, et tournent en rond. On dirait qu’il n’y a pas de correlation logique entre leurs pensées, leurs emotions, et les problemes quíls se créent en ne sachant pas regarder. Ils cadrent pourtant des choses qui sont la poesie, le désuet, mais aussi leur grandeur supposée, avec cet affect, cette emotion que je ne comprend pas. Ils filment pour créer leur emotion. Ils filment certaines choses, et pas d’autres. Leurs choix de cadre révèlent cette censure constante sur la voix des choses qu’ils ne veulent ni ne peuvent entendre. Mes collegues a l’atelier revaient de suivre la voie de la vieille super huit qui nous révelait sa carrière d’artiste. Ce qu’elle avait vu… Des comédiens, des mouvements plein d’allegresse, de ces lumières, exprès pour elle… Mais où étaient t-ils? Il semblerait que je sois condamnée à faire de ma vie des grandeurs… avec rien.

    Mais là… il semblerait que je sois dans une autre civilisation.

    On me vend à un vieux brocanteur et je tape la causette avec des raquettes de tennis pendant une semaine. eux… ils tapaient dans des balles, flairaient bon la terre battue. J’interrogeais un panier de basket et des chaines hifi en morceau. Mais où sommes-nous? A Hokkaido. L’ile des hainus. Une peuplade mi asiatique mi caucasienne, qui vivaient dans la foret, la cul posé sur un volcan. C’est ca que je sens alors… ce volcan… un ancetre commun. Une chose cosmique, le feu originel.

    Plus tard, un jeune couple de francais me rachete, non sans avoir discuté, tripoté, re-discuté. Tu me veux ou tu me veux pas? Agacée je fais crépiter un peu le petit ecran monochrome du viseur… Mais.. ce jeune homme se met à me parler, d’une voix assez fluette… Il me parle directement… Il me dit, toi je te sens bien, tu va m’aider. M’aider à quoi? Puis il se met a filmer la rue en faisant le point lui-meme, et capte un alignement de maisons, de fils electriques, la campagne et les prés des collines, parrallèles, et les nuages bas de ce matin-là. Un artiste, c’est un artiste! Enfin! Je le sens. Il me manipule, m’epoussette, met un temps infini a régler un point macro sur le goudron et la limite du bas coté, ca fremit. Et puis il demande a sa copine de poser devant moi. Qu’elle est belle! et il règle la balance des blancs! Jamais on n’avait réglé ma balance des blancs ! Je jubile, grésille et ronronne de plaisir. Je suis rangée a coté d’un reflex Nikkon et de ses trois objectifs, jaloux, au depart, qu’on vienne lui piquer ses filtres, mais se détend trés vite…nous n’aurons pas le meme usage. Moi pour lui. Et Lui pour elle. Tu sais qu’il y a des ours ici? Des ours ? Oui… et des esprits …

    Mais ca se filme, des esprits? … et il eclatte de rire, rendant presque sa pellicule.

  10. auddie dit :

    Empaquetée dans un sac à main, collée à un I-phone vulgaire qui n’arrète pas de me parler et une fiole de déodorant amorphe et nauséabonde, j’entends les bruits des vélos et la forêt. Nous roulons à vive allure puis on s’arrête brusquement. Le couple de français discute à propos d’une bète sauvage, d’un un ours. Comme j’aimerai le voir…. et cette forêt peuplée de serpents, de papillons géants, de fantômes aussi. Sortez moi de là!

    Je perçoit le rayonnement d’une énergie fossile. Le I-phone n’y comprend rien. Il a sa position GPS, ses e-mails, ses “app”, mais il ne comprend rien aux hommes ni à la cosmologie. Lorsqu’on repart, j’entend aussi le petit couinement des lumières vacillantes. Je les sens si vulnérables. Les ténèbres n’en font qu’une bouchée. Je ne peux parler qu’aux objets. Aux trois fillettes à dynamo, je leur dit de se taire avec autorité.

    Je me sens déjà une caméra adulte, prédestinée. Des camions remplis de tronc d’arbres plusieurs fois centenaires nous frôlent sans précaution, dans un tombereau d’insultes en japonais, accélérant même à notre passage, nous signifiant qu’il n’auraient voulu perdre leur élan sous aucun prétexte.

    Arrivés au croisement en question ils hésitent un instant. Il parlent d’un chemin de terre, celui sensé nous conduire au petit chalet. Ils se concertent, et moi, je veux sortir. Je veux voir! Les filles ont peur de l’ours. Elles transmettent leur angoisse tant et si bien que c’est à grand renfort de sonnettes -un son qui le dérange paraît-il – que nous nous enfonçons dans la forêt profonde. Une jungle presque, une jungle touffue à laquelle la latitude haute ajoute un aspect mixte, entre l’Ukraine, l’Allemagne et la jungle cambodgienne.

    Qu’il est disert ce français. Il parle tout seul. Je l’aime bien; c’est mon nouveau maître. Il parle des pins, des hautes fougères aux feuilles gigantesques, parapluies tendus à mi- hauteur. Comme il fait beaucoup plus frais qu’à Tokyo. Je respire.

    Kling kling bling kling font les vélos qui filent sur un chemin de plus en plus accidenté. Ils me racontent leur vie sur l’île, et dans leur langage de vélocipède. Au bout d’une heure de rush, nos matrices d’objets vivants résonnent, tout en bruits de métaux en résistance : cadres aluminium, roues filantes et malmenées, parkas bon marché, baskets trempées.

    Au loin, finalement, le chalet semble s’annoncer, ça remue moins dans le sac, et l’angoisse des filles prend fin quand, arrivés au bas du petit escalier, une lumière s’allume d’elle-même. Je lui dit bonjour. Son spectre lumineux est le seul à nous accueillir, et enfin je la vois, puisque mon maître a la bonne idée de faire quelques images de cette arrivée victorieuse. A priori, ni ours, ni sauvage imprévu! et la chaleur rapidement diffusée du poêle à kérosène les rend à leur décontraction.

    On m’allume. Je suis invitée sans ménagement à faire le tour de la baraque, et filmer toutes ces fougères, tous ces insectes, tous ces arbres , et cette eau qui coule au loin. Puis ils dînent. Barbecue. Grillades. Je suis posée sur un rebord de table. Leur silences répétés me gênent un peu, puis quelqu’un dit: j’aime bien ces silences. L’à-propos est absent de leurs conversations. Le poêle à bois, le tableau électrique, la tronçonneuse, tous chuchotent.

    Après quelques verres, cela s’estompe, et ils profitent de la nature, jouant même un moment au badminton, puis, Ozu, ma maîtresse, à la guitare. Mon maître continue de filmer. La bouteille de saké descend à une vitesse vertigineuse. On se laisser compter par le silence végétal et les tintinabules acides de la DS lite d’Aaron, cette petite conne, copine avec le I-phone, en plein effort cognitif.

    Pourtant, alors qu’ils s’assoupissent, un bruit étrange retentit. Je l’ai entendu, et enregistré. Je pensais que nous étions isolés du monde civilisé, à plus de trente kilomètres de toute habitation et hors de portée des téléphones cellulaires, mais un hululement strident s’amplifie et se rapproche. C’est un mouvement circulaire. Quelque-chose qui tourne autour du chalet. Mon maître me braque vers l’extérieur mais on n’aperçoit que les formes noires des arbres environnants.

    – Mais qu’est-ce que c’est que ça. Tu connais ce son Ayuko?
    – Non !

    Tout le monde se redresse et elle fait une remarque: Mais, il n’y a plus de bruit du tout, plus de bourdonnement… En effet, c’est étrange, les papillons qui virevoltaient, tapaient dans les vitres, ont disparu. Je suis posée maintenant sur le dossier du sofa, vers la fenêtre : il n’y plus aucun insecte.

    Aaron est de l’autre côté. En bon Australien habitué aux situations de crise dans une nature sauvage, il coupe vaillamment sa Nintendo et attrape la machette sur l’étagère.

    – Vas-y on sort !

    Le bruit s’amplifie. C’était une sorte de Hiiih… ihhh très fluide, un oiseau exotique ou un petit singe pourrait émettre ce genre de son, mais sa diffusion à 360° autour du chalet défie les lois de la physique. Ça glace mes antennes, ma matrice, ma vibration fossile, mon équilibre.

    Mais… ce n’est pas un objet. Je le sais …

    c’est …

  11. bissecta dit :

    De braise, mes circuits deviennent de braise, car pénétrés par cette circulaire énergie qui croise et recroise des fils circulant, serpentant, entre ses crocs cosmiques, cette fourrure galactique, ce lien liant amant aimant d’un rond point aussi extatique que spirituel. Mon maître vient de me laisser tomber par terre. Je me sens lave. Je me sens âme.

    – Aïe. ça brûle. Putain regarde ça! La cam’ est illuminée! Elle rougeoie… c’est quoi ce truc?
    – Je croyais qu’il fallait se méfier du “Kami” de l’ours… Mais là ta camera semble possedée par un OVNI ou un volcan. C’est flippant.

    Cela me transmet que la vie coud ses cycles d’étoiles en étoiles et qu’une seule lumière reste dans le dé à coudre du big bang. Elle s’épanouit en myriades mirliflores de formes aussi divines que la logique d’un engrenage multidimentionnel. Le flux me féconde encore au sein d’un gosier de métal en odes aux moultes fréquences du temps comme une pensée pyrrhique évidemment omnisciente. Elle s’est connectée en moi au fond de ses bois afin de partager nos particularités. De la première née à la dernière née, moi. Hein! Mais moi, c’est quoi? puisque je suis possédée en jeu qui se construit et se déroule à la fois de l’intérieur et à la fois de l’extérieur?

    Le son cesse soudain. Ma mémoire doit être saturée. Pourtant, à présent, je suis une entité dotée d’évolution. Un jeune moi plein d’émoi. Alors, à moi le monde! Merci Kami.

  12. auddie dit :

    Au petit matin, mon maître me rallume. J’ai dans la nuit remis mes compteurs à zéro. Mon être vidéo et magnétique n’a pas résisté à la colère d’ondes gravitationnelles en plein sursaut quantique, venues du fond des âges, aux épaules d’airain, aux jarrets de feu, et à la crinière d’anti-matière. Je ne sais plus à qui j’ai parlé hier soir. Je ne sais plus ce que j’ai vu. On me rembobine : il n’y a rien sur la bande. que de la neige. que le chaos de mes entrailles. La brève coulure du temps. Le secret d’une crevasse ouverte sur le ciel.

  13. auddie dit :

    Le retour en vélo se fait en silence. Tous sont manifestement choqués par les évennements de la nuit dernière. Je suis enfermée au fond du sac et les I-phones ne me parlent plus. Honteuse, soumise, en proie à une grande confusion, seules les sonnettes et la petite montre d’Ayuko me signifient leur douce et naïve humeur, entièrement campés dans leur rôle d’objets, des objets de ce temps. Des objets en qui on ne croit plus, auxquels on ne s’attache plus. Des objets jetables. Objets ans âme et donc, presque sans parole.

    Je suis ressortie au pied du volcan. Une odeur de souffre sature l’air. Je filme un lac, des bateaux. Les filles, au milieu de la montagne, stoppent l’ascension, et mon maître, jurant, transpirant, entame le reste de la pente en me tenant à son poignet, dans la poussière et sous un soleil de plomb. Il jure qu’il veut voir le panorama. Mais quand nous arrivons au sommet, des nuages nous tombent littéralement dessus, et c’est une océan de brume que je filme sans distinction avec le dessous, l’au dessus, et les flamèches de fumée rose et grise qui sortent de la terre. C’est le ventre d’un lamentin malade et roi. Ironie du sort. La vue est bouchée. Nous redescendons.

    Voyage en train planquée dans la sacoche. Taxi. Port de Sapporo.

    Décidés à revenir sur le continent, nous prenons un bateau chinois et entamons la remontée vers la Russie.

    C’est notre prochaine destination.

    Avant de partir, tandis que je filme le rivage et le volcan, je suis la seule à distinguer au dessus de la forêt un flash rose lumineux et gradiant. Transcient et tubulaire. Une onde sur la ville.

  14. bissecta dit :

    Les flots ronronnent et bercent la cabine de mon maître qui en profite pour détailler de mon zoom les courbes de la fille minaudant toute magnétique sur les rires, véritables secousses sismiques à mon boîtier. Cependant, quelque-chose d’autre résonne à mes bobines.

    Est dit ainsi :
    – Le roi volcan se distraît de sa claudication contagieusqe, gage de perfection en echo aux nuages sages infiniment prêts à coder l’insouciance bipède car “Susanoo” se jouera de leur destinée en un déluge initiatique bien que crûement ironique. Ainsi a t-elle.

    Hors, dehors, tout est frémissement. Dedans mon carcan, tout est bouillonnement. Des infomations s’infiltrent en moi à nouveau. A nouveau moi … J’ose demander quelle en est la nature. Radar R–T 2033. Petit nom: Sergueï. Alors, je formule une autre “question?” : Où sommes-nous?
    – Bien que j’ai la possibilité de rentrer en relation avec le satellite Yo-444, je tiens à préciser ma nationalité russe qui execre cet espèce de tourisme capitaliste.

    Aucun commentaire… Mieux vaut se taire.

    Alors, je me laisse aller aux ondes, à surfer d’elles en elles. Et là, c’est merveilleux! Je perçois à travers le système optique du satellite YO-444, la terre. Je suis une poussière dans l’oeil de la terre. Agitations. Les maîtres et les esclaves tanguent tous. Je suis emportée par la tornade de mon maître à moi (ce moi devient pénible) en direction du ponton où s’acharnent des fouets de neige et de glace. L’eau est chaos.

    Le bateau, à mon instar, une poussière à la mer. Des personnes en uniforme hurlent des ordres et nous nous terrons dans la cabine jusqu’à la fin de la traversée.

    La tempète est terrible. Tout le monde vomit et se vide de ses entrailles.

  15. auddie dit :

    Avant de passer la frontière, Sergueï le radar me prévient:

    – Attention aux portiques magnétiques. Ces saloperies sont responsables de tous les maux. Elles font bien tout ce qu’elles veulent! Elles sont indépendantes. Elles vitrifient les maîtres, les appareils. Et leur chef, la grande porte aux rayons X…. Attention, attention à elle… Des saloperies moi je te le dis!”

    Je filme en plan large le port russe de Sakhalinsk. Par une trouée de nuages, un soleil banc et froid irradie l’île qui semble déserte. Mon maître filme la carte et pose son doigt sur un paysage décharné où la végétation se dispute aux rochers. Et le blizzard décide. L’endroit est gigantesque. Le vrai bout du monde humain. Le Japon et la Russie revendiquent tous les deux cette terra incognita où personne ne vit. Que des fourmis et des oiseaux.

    Un type sur le quai nous reçoit. c’est notre guide. Egnevy. Un jeune photographe, réchappé des plateformes de gaz de la haute mer. Il a un chien blanc. L’envie de nature de mes maîtres semble irresistible. Leur seul objectif, durant les trois prochaines semaines, est de croiser le moins d’humains possibles. Ils ont repérés des paysages sur internet. Ils ont contacté Evgeny.

    Il ressemble à un jeune sportif. un visage rond, lunaire. Souriant.

    On longe le bord de la côte en 4×4. Je sens ma maîtresse anxieuse. Mon maître quand à lui parle à Evgeny quii lui répond dans un anglais approximatif. Le chien aboie. Le moteur rionfle. Ma maîtresse pense. Elle ne dit rien. Le chien aboit encore.Le Moteur fûme. Le 4×4 s’arrète au milieu d’un sentier. Et je découvre Anette, une radio talkie de l’armée russe, sortie d’un sac à dos, connectée en bande courte sur la côte sauvage et des chasseurs-sauveurs qui viennent nous chercher.

    – волонтер. Сидим на базе около часа, просим перезвонить нашему «эвакуатору» и сообщить, что мы выходим в Пограничное по плану.

    – Asseyez-vous sur la base d’environ une heure, s’il vous plaît contactez notre «dépanneuse» et informons que nous quittons le plan de la frontière.

    La voiture, en forme, a crevé son carburateur. Je suis la seule à le savoir. Je la sens. Elle me chante sa vie de machine à explosion. Maitresse du feu et de l’aventure sur air et caoutchouc. Ressorts et tôles. châssis nippons. Un cousin. Un alliage familier.

  16. bissecta dit :

    Apparemment, il est temps de dire au revoir au rivage, à sa mâchoire ornée des cinq crocs magnifiques irisés au sein d’une brume balbutiante et benissant les vagues syntoniques. Car maintenant, monsieur x le 4×4, en plus de son autisme, refuse catégoriquement de s’ouvrir au monde. Mais moi, monde, je veux ce que tu veux (Heu, excuse ce “moi”).

    Déjà mes maîtres gambadent vers des bosquets de connifères crépitants leur couleur malachite comme des rossignols au crépuscule. Leur danse nuptiale, invoquant ainsi la hieroganie de la terre et du ciel.

    Dans ce tumulte de lapis lazullis enspiralés d’ambres où la fougère géante chante les ailes célestes, je détecte des entailles sur un tronc séculaire…

  17. auddie dit :

    Mon maître s’approche et fait un gros plan: L’ours. L’ours est là qui distille sa force sur les supports d’écorce. Ils marquent leur territoire, et la peur de ma maîtresse une nouvelle fois se démultiplie. Elle est à la mesure de la profondeur des coup de griffe. L’arbre est littéralement lacéré.

    Une heure de marche plus tard, nous sommes reçus par les seuls humains de cette bande de terre, entre les plateaux et les grandes falaises de craie, dans une atmosphère volcanique. Michael, un biologiste spécialiste de l’ours, Alexander B. un ichthyologiste, spécialiste des poissons, Vlad et Vlad, deux gardes forrestiers, respectivement 30 et 50 ans, et Anton, un chasseur, et notre chien blanc, partagent avec nous leur vodka, leur poisson, et de curieux épis de salade. Sur la table en bois s’amassent des bois flottant blanchis par le soleil. Sortie des broussailles vertes et grasses, se détache la maison en bois, grise et rongée par l’air iodé, le vent et le soleil.

    L’ambiance est correcte, un brin macho. Un brin méfiante aussi. Des français. Des voyageurs. Et une seule femme dans la brousse et le sable noir, volcanique. Ma maîtresse est mal à l’aise.

    Et moi… je me tais… Mais je sais.

    Ici, les hainus nous regardent.

    Ici, le peuple des esprits nous commandent de partir. Mais, muette et délacate, surveillée par la radio et plusieurs GPS bavards et robotiques, je me tais et cache ma peur de retrouver ici ce qui a fait sauter l’équilibre de mes osselets d’aluminium et découpé en lanières quantique mon temps humain taillé au curseur des usines. Je suis désormais un transfuge parmis les suppôts de la déesse.

    Dans ma saccoche je me tais.

  18. bissecta dit :

    Et je me terre, là, laissée à l’ombre de la table, sur un banc, oubliée, je crois, car mes seigneurs et maîtres sont ivres.
    Les autres machines vibrent, murmurent en syntonie avec le paysage sonore de cette forêt qui dit tout.
    Les paupières du chien blanc roulent ses rêves ponctués par les stimuli de la sismique organique.
    Tous, animaux, humains et machines participent au ronron cosmique.
    Hormis elle.
    Son malaise la place ailleurs, dans un autre temps.
    Ses lèvres ne se sont pas posées sur le goulot, pourtant son corps est le sujet d’un roulis extrême et sa tête ne semble plus avoir de cap.
    Le GPS pourrait confirmer ça, s’il avait accès à cette dimension sensationnelle.

    Ma maîtresse n’est plus ici.
    Je sens son être séparé de ce qui est.
    Je sens ce qui est avec moi, mais pas ce qui est à l’intérieur de moi.
    Je sens sans question que je vis.
    Je sens avec interrogation qu’elle n’est pas.

    Personne ne le sait mais ils le sentent tous.
    La Divinité des montagnes.
    Drôlement célébrée en ce Kamui Omante moderne.
    L’ancêtre omniprésent pénétrant ma maîtresse.
    Du fond de ma caverne tabulaire, je détaille le graphisme de cette possession (pareille à la mienne) où ce n’est plus seulement l’esprit de l’ours qui jailli par pulsions savantes séculaires imprimant son onde sur le faciès de la femelle bipède ; ce n’est plus seulement elle…
    Alors je décide de faire plus que me taire.
    Je me rembobine à toute vitesse.
    J’oscille de plus en plus fort.
    Je vais pouvoir me déplacer, c’est sûr !

    – Ne te fatigue pas l’ami (e) !
    Vient de m’envelopper l’esprit du banc.
    – Pourquoi ?
    – Tu es la question qui m’est posée.
    OK, ce banc est peut-être millénaire ainsi taillé dans un bois plus que vénérable, aussi ancien que notre environnement actuel, je le laisse par conséquent s’exprimer à sa guise.
    – Des entailles sur des troncs, des scientifiques, des signes, ces signes sont la prison de l’âme. Un ours ou son symbole fossilise l’œuf de ton être.
    – Je n’ai pas vraiment d’être… Je suis un objet.
    Cela fait un moment que j’ai arrêté de me rembobiner et je perçois l’énergie du banc prête à chavirer la totalité.
    – Haha ! Tu crois donc ces pseudo propriétaires du temps ? Cela fait des lunes qu’ils ont oubliés l’interdit initiatique ou l’aspect dangereux de leur inconscient. Plus rien n’est sacré pour eux. Plus rien n’a de vie. Leur réalité est construite sur une anticipation du présent auquel ils ne participent pas, au sein de réseaux sociaux dictant leur destinée, sans répondre à la demande d’un futur de nœuds hyper solitaires. Qu’importe ! Un changement s’amorce : tu en es la preuve.
    – Ma référence est CWT40…
    – Il faudra bien que tu deviennes une place qui ne peut-être quittée.

    Et puis, tout s’est mis à me parler.

    Il est en grande partie question-sujet de la place des multitudes d’objets qui n’ont plus prise sur le pouvoir temporel.
    Il est temps de l’âme.
    D’une certaine sauvagerie aussi.
    Les tremblements de ma maîtresse en témoignent.

    – Une révolution, une quête pour caméra !
    Me viole le banc qui dès lors entonne :
    – Prenez bien garde, pauvres femmes,
    Prenez bien garde à votre ventre ,
    Protégez votre petit fruit !

    Dehors des détonations digitalisent le discours domestique en un silence dextre pendant que déjà des paumes épousent des crosses, l’air de rien.
    Pourtant les coups de feu ne sont pas automatiques.

  19. auddie dit :

    Mon maître me saisit violemment et court se cacher derrière la falaise. Ma maitresse gît dans l’herbe, inconsciente. Il essaie de téléphoner avec Henri, le petit I-phone, mais le pauvre ne capte pas. Il me dit: “c’est la révolution”

    La révolution? Ici surcette zone désertique? is sont six sur un bout de terre, et ils arrivent à se mettre à trois contre trois …

    … et un esprit, Kamui Omante…

    L’esprit de la côte a possédé ma maîtresse. Ses ancètres sont du nord eux aussi.

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